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21 janvier 2007.


La Madeleine de Jacques Brel est morte.


Dans la chambre de sa maison d’Alicante, en Espagne, Madeleine a changé de pyjama. Leonor vient de lui en passer un de couleur lilas. Une troisième personne est présente dans la chambre : Jorge. Tous trois sont membres de l’ADMD, Association pour le Droit à Mourir Dignement.
Madeleine se meurt comme on vit.
-Je suis dans un nuage, dit-elle calmement, satisfaite de vérité. Je vais me laisser aller.
-Comme une Madame, répond Jorge.
-Je suis très bien, renchérit-elle.

Madeleine, veuve, 69 ans veut le contrôle de son futur et ne pas finir invalide suite à une maladie qui la tient depuis 2001.
C’est une femme avec une vie pleine d'expériences : depuis son évasion d'un train nazi jusqu'à régenter un restaurant français à Alicante.
Madeleine est une femme d'extrème sensibilité, et ses mots propres, en expliquant les motifs de sa décision, nous dessinent une personnalité intense, celle qui a inspirer à Jacques Brel lui-mème :
Madeleine c'est mon Noel
C'est mon Amérique à moi

La première fois qu’il l’a chantée, c’était devant elle, pour elle.

C’est bien de Madeleine Zeffa Biver qu’il s’agit. Celle que chante Brel. Celle pour qui Brel a écrit Madeleine.
Une femme à sereinement décidé ne pas assumer la fin de vie.
Sa maladie la condamne à une immobilité lente mais implacable, sans aucune autonomie, sans la dignité que l'intimité requiert, et son horizon est de mourir lorsque ses poumons ne lui permettront plus de respirer.
Refusant cette vie d'assistée, elle dit :
- Je ne veux pas qu’ils viennent me laver le cul tous les jours sauf les jours fériés et les week end. Je ne veux pas vivre sans embrasser mon chat, sans décrocher le téléphone quand mon fils m’appelle, sans devoir demander : s'il vous plaît, donnez-moi une verre de wisky. Je débarque du train avant l’arrêt.
Malgré les lois christiano-moralistes qui avancent le caractère obligatoire de vivre toute la vie. Lois d’une perverse philosophie et d'un arbitraire de la foi : la croyance que notre vie ne nous appartient pas.


Madeleine plaisante de presque tout. Un léger rire paraphe chacune de ses présences.
Phénoménal est son mot fétiche. Phénoménal est de mettre le nez dans un livre. Phénoménal est de voyager. Phénoménal de cuisiner pour ses hôtes. Phénoménal les volontaires de l’ADMD. Phénoménal ses animaux : Ka, son chat, son chien, un boa et jusqu’à un perroquet à qui elle apprend à parler le français. Tout est phénoménal.

En avril 44 elle s’évade d’un train qui la déporte vers l’Allemagne. Quelques mois auparavant, elle a reconnu dans la rue le corps de son père, communiste, employé au Jardin botanique, et celui de sa mère.

Plus tard, dans un restaurant, Madeleine partage le vin et des escargots avec Georges Brassens pour qui elle vend des chansons contre un petit pourcentage.
Madeleine a eu une vie confortable. D’abord à Grenoble, puis à la Riviera française, et enfin à Alicante, depuis 1967, avec Jean-Pierre, directeur d’une entreprise de liqueur. Ils ont été obligés de se marier car la garde civile entrait dans son restaurant, nuit après nuit, car cette relation leur était suspecte. Ils se sont mariés en 1971 sans savoir qu’elle était enceinte.
Dans son restaurant, où sa mini-jupe fait fureur, elle se leve de bonne heure pour aller au marché, puis donner à manger à ses hommes, son fils et son mari, et cuisiner lapin au vin blanc, soupe à l’oignon et bœuf bourguignon. Et aller pécher à Tabarca. Deux fils d’un premier mariage viennent parfois les voir à Alicante.
En 1984, elle abandonne le restaurant car Jean-Pierre vient de mourir.
Mais elle ne supporte pas le silence. Elle se met à vendre des gauffres et fait parfois jusquà cent kilomètres et autant pour le retour. Elle arrête aussi ce métier, pour jouir de son fils adolescent, de sa maison, ses livres, ses amants, pour aller au bar au moment de l’apéritif pour le plaisir de la conversation.
-J’ai été une fille de tabouret. Tu n’as pas idée de ce qu’on peut apprendre.

Son horizon actuel, le lit et la télévision, des livres aux feuilles jaunies, une amie qui lui monte le courrier, la nettoyeuse une fois par semaine, trois cartes postales d’endroits où l’on aimerait aller.

Elle a choisi le 12 janvier pour mettre fin à sa vie. Raisons ?
-C’est après la Noël, pour que mon fils et mes petits-fils les passent tranquilles.
Je suis arrivée à la pension de la France, pour qu'il n'y ait pas de problèmes économiques. On me trouvera samedi, le jour où mon fils, qui travaille toute la semaine dehors, est à la maison
.

Madeleine offre une boisson : On ouvre une bouteille de Roue blanc. Elle porte aux lèvres une boîte de bière. Jorge essaye, une fois de plus, de s'assurer de la détermination de la femme :
-Pourquoi ne pas nous revoir un autre jour, pour en reparler ?
- Non. Conscientisée. Préparée. J'ai envoyé aujourd'hui mes dernières lettres
. Et elle change de sujet :
-Regarde, Jorge, cette plante, là, et elle indique un grand maceta, elle est pour toi.
Et si ton fils disait, vends ta maison et vient vivre avec moi ?
- Non. Je ne veux pas partir mes petits-fils dans les bras. Ce serait une charge pour eux. Mon médecin m'a cherché une résidence avec vue sur mer.

Silence. Puis elle reprend :
-Une phrase jolie que j'ai lue : après les montagnes il y a des étoiles. C’est beau pour les gens qui doivent combattre leurs maux.
Madeleine indique à Leonor une bouteille de parfum de marque. Tu dois me promettre de me mettre ce parfum quand tout sera fini. Ce parfum m’a été donné mon par mari en 1983. Il m'a dit : Il est parfait pour toi. Et il avait raison. Maintenant seulement je puis me le permettre, le parfum est très cher.

Jorge a mélangé avec de la glace une poussière verdâtre. Il pose le verre près de Madeleine.
-C'est la première fois de ma vie que j’obéis aux médecins, plaisante-t-elle. Je ne peux pas dire que c’est mon dessert préféré, dit-elle au-dessus des lunettes, avec une moue de dégoût.

Le jour suivant, Leonor, pleurant, vient chercher le maceta.

CE soir j'attendais Madeleine
Mais j'ai jeté mes lilas
Je les ai jeté comme toutes les semaines
Madeleine ne viendra plus..........













Voir aussi la DH.


Madeleine - 1962
Ce soir j'attends Madeleine
J'ai apporté du lilas
J'en apporte toutes les semaines
Madeleine elle aime bien ça

Ce soir j'attends Madeleine
On prendra le tram 33
Pour manger des frites chez Eugène
Madeleine elle aime tant ça

Madeleine c'est mon Noël
C'est mon Amérique à moi
Même qu'elle est trop bien pour moi
Comme dit son cousin Joël

Mais ce soir j'attends Madeleine
On ira au cinéma
Je lui dirai des "je t'aime"
Madeleine elle aime tant ça

Elle est tellement jolie
Elle est tellement tout ça
Elle est toute ma vie
Madeleine que j'attends là

Ce soir j'attends Madeleine
Mais il pleut sur mes lilas
Il pleut comme toutes les semaines
Et Madeleine n'arrive pas

Ce soir j'attends Madeleine
C'est trop tard pour le tram 33
Trop tard pour les frites d'Eugène
Madeleine n'arrive pas

Madeleine c'est mon horizon
C'est mon Amérique à moi
Même qu'elle est trop bien pour moi
Comme dit son cousin Gaston

Mais ce soir j'attends Madeleine
Il me reste le cinéma
Je pourrai lui dire des "je t'aime"
Madeleine elle aime tant ça

Elle est tellement jolie
Elle est tellement tout ça
Elle est toute ma vie
Madeleine qui n'arrive pas

Ce soir j'attendais Madeleine
Mais j'ai jeté mes lilas
Je les ai jetés comme toutes les semaines
Madeleine ne viendra pas

Ce soir j'attendais Madeleine
C'est fichu pour le cinéma
Je reste avec mes "je t'aime"
Madeleine ne viendra pas

Madeleine c'est mon espoir
C'est mon Amérique à moi
Sûr qu'elle est trop bien pour moi
Comme dit son cousin Gaspard

Ce soir j'attendais Madeleine
Tiens le dernier tram s'en va
On doit fermer chez Eugène
Madeleine ne viendra pas

Elle est pourtant tellement jolie
Elle est pourtant tellement tout ça
Elle est pourtant toute ma vie
Madeleine qui ne viendra pas

Mais demain j'attendrai Madeleine
Je rapporterai du lilas
J'en rapporterai toute la semaine
Madeleine elle aimera ça

Demain j'attendrai Madeleine
On prendra le tram 33
Pour manger des frites chez Eugène
Madeleine elle aimera ça

Madeleine c'est mon espoir
C'est mon Amérique à moi
Tant pis si elle est trop bien pour moi
Comme dit son cousin Gaspard

Demain j'attendrai Madeleine
On ira au cinéma
Je lui dirai des "je t'aime"
Et Madeleine elle aimera ça








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