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14 déc. 2007

Les mafias sont parmi nous.

La police baisserait-elle les bras devant les organisatoins criminelles ? Le nombre d'enquêtes diminue, alors que les mafias, elles, s'installent, corrompent l'économie légale, volent, exploitent, intimident et menacent. Entretien avec Marc Paternotte, annalyste stratégique de la police fédérale.
Marie-Cécile Royen, Thierry Denoël et François Brabant. Le Vif/L'Express 14/12/07. Texte intégral.


Il y a Mafia et mafias
La Mafia avec un grand M ne désigne que les organisations criminelles italiennes. Mais, par extension, on appelle mafia les groupes fortement soudés autour d'une base ethnique ou familiale. Les criminologues, eux, préfèrent utiliser le mot criminalité organisée pour éviter de se braquer sur la seule origine nationale des auteurs. Les organisations criminelles sont reconnaissables à cinq caractéristiques, d'après la définition de la police fédérale allemande:
1) le fait de commettre, d'une manière méthodique, des délits importants,
2) par amour du gain et/ou par recherche du pouvoir,
3) par plus de deux personnes agissant ensemble,
4) durant une période assez longue,
5) suivant une répartition des tâches qui répond au moins à un des critères suivants: abus de structures commerciales, recours à la violence ou à d'autres moyens d'intimidation, influence sur la vie politique, les médias, l'administration publique, la justice ou la vie économique.
Ces critères sont utilisés à l'échelle européenne pour mettre au point des stratégies de lutte contre le crime organisé.


S'il est un fin connaisseur des mafias, c'est bien lui: Marc Paternotte, directeur adjoint de la direction de la lutte contre la criminalité de la police fédérale est, depuis dix ans, analyste stratégique. Une spécialité rare qui lui permet de cerner, à la fois sur le terrain et à travers les statistiques, le phénomène du crime organisé en Belgique. Le moins que l'on puisse dire, c'est que les mafias se portent bien dans notre pays, carrefour de l'Europe. Pourtant, le terrorisme les a reléguées dans l'ombre. Il serait temps que le phénomène mafieux en tant que tel redevienne une vraie priorité de sécurité.

Le Vif/L'Express: les mafias sont-elles très actives en Belgique ?

Marc Paternotte: En 2006, on a dénombré 224 enquêtes en cours sur le crime organisé qui portaient sur 1.906 suspects, dont 1.605 hommes et 199 femmes, avec un nombre moyen de 8 suspects par organisation. Une organisation réunissait jusqu'à 40 personnes, presque toutes belges. En revanche, le nombre de nouvelles enquêtes a diminué ces trois dernières années. Avant 2005, on comptait de 100 à 120 nouvelles enquêtes par an. Il n'y en avait plus que 97, en 2005, et 87, en 2006. C'est interpellant... Soit il y a moins d'organisations criminelles en Belgique, soit les conditions pour démarrer une enquête sont plus difficiles à cause du manque d'informations, soit les enquêteurs sont orientés vers d'autres phénomènes, comme le terrorisme.

Comment les mafias se font-elles de l'argent aujourd'hui ?

Leurs sources de revenus sont très diversifiées. Chaque organisation gère toutes sortes de trafics, en fonction du marché et des opportunités. Cela dit, on observe des constantes dans les phénomènes criminels. On estime que, chaque année, 120 tonnes de cocaïne sont importées en Europe. La police et la douane belges en saisissent en moyenne de 5 à 10 tonnes par an, surtout à Anvers. Même si la Belgique est un pays de transit, on y consomme quand même 2,5 tonnes par an, d'autant que les prix ont chuté. Les carrousels TVA constituent un autre secteur d'activité, que nous contrôlons mieux. Enfin, la traîte des êtres humains n'est pas près de disparaître, avec la pression migratoire qu'exercent l'Afrique du Nord et l'Asie sur l'Europe. Il faut aussi s'interroger sur la vulnérabilité des secteurs d'avenir: la santé, l'énergie, la connaissance.

Quelles sont les nationalités les plus représentées ?

Avec toutes les réserves qu'appelle ce type de comptage, notamment par rapport à la difficulté de cibler l'origine ethnique sur la base de la seule natinalité, sur les 1.809 suspects appréhendés en 2006, le top 3 des criminels était constitué de Belges, 41,8%, de Hollandais, très présents dans le trafic de drogue, 12%, et d'Italiens, 4,6%. On retrouvait aussi beaucou^p de Turcs, de Marocains et une augmentation significative des Roumains, des Français et d'ex-Yougoslaves. Les Belges de souche, 28% remplissent souvent le rôle d'experts, de de connaisseurs du marché. La présence de Chinois, de Bulgares et d'Albanais est plus variable.

Nous ne voulons pas stigmatiser les communautés, mais il faut néanmoins disposer, dans nos services, de personnes qui ont une connaissance particulière de la culture, de la langue, des coutumes et des situations des pays d'origine. Ces connaissances permettent de comprendre les infractions commises dans un contexte bien spécifique. Par exemple, la criminalité asiatique, les clans albanais ou les gangs de motards, ces derniers démontrant que la criminalité organisée s'inscrit aussi en dehors d'un cadre ethinque ou familial.

Comment évaluez-vous la dangerosité d'une organisation criminelle ?

Par sa capacité à s'inscrire dans la durée et par son efficacité à développer des activités illégales et légales... Les organisations criminelles ne sont pas très différentes des entreprises ordinaires. Elles veulent maximaliser leurs bénéfices et minimiser leurs risques. Elles ne sont pas seulement actives sur les marchés illégaux: elles développent également des activités régulières, pour donner un caractère légitime à leurs revenus. L'âge moyen, dans cette organisation criminelle, est de 30 à 39 ans. Il est plus élevé que dans la criminalité de rue classique, qui se situe autour des 20-25 ans. C'est révélateur d'une criminalité plus installée. Une seule exception: les Albanais, plus jeunes, plus opportunistes et prêts à tout faire, notamment du transport pour les Turcs et les Chinois.

Comment les mafias font-elles pour s'imposer et échapper à la justice ?

En 2006, les trois quarts des organisations criminelles ont eu recours à des structures commerciales légales pour camoufler leurs activités illicites, pricnipalement dans les domaines de l'import-export, du transport, de la construction et de l'Horeca. Près de 60% des organisations ont utilisé la violence et l'intimidation, d'abord envers leurs propores membres et d'autres organisations, mais, aussi, dans une moindre mesure, à l'encontre des autorités judiciaires ou des enquêteurs. La menace classique lancée à des policiers ou à des magistrats est : Je connais l'école où vont tes enfants!. Enfin, nous avons relevé 97 faits de possible influence, donc de tentative de corruption, dans 52 dossiers. Mais, d'après les études internationales, la Belgique est encore un pays assez sain sur ce plan-là. Il est souvent plus utile et efficace de corrompre celui qui effectue un contrôle que ses supérieurs (NDLR: a contrario, le nom d'un ancien procureur du roi d'Audenarde est cité dans le cadre d'un dossier de trafic d'hormones.) Par ailleurs, les suspects d'orgnisations criminelles manifestent une remarquable combativité procédurale, via des avocats chevronnés, pour retarder ou entraver les enquêtes. D'autres utilisent une stratégie plus subtiles, comme les bandes de motards, qui cherchent à se faire bien voir dans la population en participant à des opérations de charité.

Comment réagissent les enquêteurs aux intimidations ?

Souvent, ils les sous-estiment. La culture policière est ainsi faite... Les enquêteurs qui ont subi des intimidations ou des menaces ne veulent pas en parler ouvertement. Mais, lors des entretiens approfondis, certains ont manifesté des signes de nervosité. Cela montre que les conditions de travail ne sont pas toujours faciles. Ils peuvent prendre des mesures préventives: port permanent de l'arme de service, changement quotidien du trajet maison-travail, numéro de téléphone sur liste rouge, abandon d'une partie de la vie sociale lorsque celle-ci est trop proche du milieu dans lequel ils enquêtent... Malheureusement, je n'ai pu poser les mêmes questions à des magistrats qui occupent des positions sensibles. Le risque n'est certainement pas exagéré. Lors d'une perquisition dans les locaux d'un gang de motards, la police a découvert, dans un coffre-fort, des données personnelles sur des enquêteurs et des magistrats.

Les médias en parlent moins. Les mafias sont-elles devenues plus discrètes, ou moins efficaces ?

C'est nuancé. Il existe plusieurs formes d'organisations, la structure pyramidale n'étant plus la norme. Aujourd'hui, nous avons aussi affaire à des réseaux criminels constitués de nombreuses petites cellules qui s'adaptent au marché criminel. C'est beaucoup plus compliqué à appréhender. Significatif: pendant dix ans, les réseaux criminels étaient constitués à 33% d'organisateurs, à 40% d'exécutants, les autres étant des complices spécialisés, assez souvent de natinalité belge: comptables, receleurs, etc. Depuis deux ans, les enquêteurs identifient davantage d'organisateurs et d'exécutants et beaucoup moins de spécialistes. Soir ceux-ci sont moins nombreux, soit ils sont plus discrets. Dans tous les cas, le travail de police est rendu plus complexe car les spécialistes, très précieux pour la pérennité d'une organisation mafieuse, sont toujours le maillon faible par lequel les policiers parviennent à coincer les criminels.

Les mafias collaborent-elles entre elles ?

Oui, mais au coup par coup, selon la loi de l'offre et de la demande. Par exemple, les Albanais sont très actifs comme petites mains. Les criminels indo-pakistanais, qu'on retrouve surtout aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne, sont spécialisés dans la confection de faux documents et vendent leurs services à d'autres organisations...

La région du Centre est-elle débarrassée de sa Mafia italienne ?

La présence de criminalités organisées italiennes en Belgique a déjà pu être constatée lors de plusieurs enquêtes. Il ne s'agissait pas d'organisations entières mais plutôt d'individus membres des clans mafieux opérant en Sicile ou dans d'autres parties de l'Italie. En tout cas, les événements qui se sont produits à Anderlues, trois assassinats et une tentative en deux mois, nous interpellent. Des enquêtes sont ouvertes. Et, parmi les pistes, la possibilité d'un règlement de compte n'est pas exclu. Les autorités et les services de police sont confrontés à un adversaire qui, comme en Itale, arrive à s'intégrer facilement dans différentes couches sociales. Les succès obtenus dans des dossiers importants du passé ont été aussi le résultat des informations données par des collègues italiens. Ceux-ci disposent d'informations cruciales, grâce notamment à des dispositifs légaux tel que le système des repentis.

Notre pays devrait-il se doter d'une loi sur les repentis puisqu'on sait qu'en Italie elle a permis de faire tomber quelques grands chefs mafieux ?

Je comprends que certains hommes politiques, comme Elio Di Rupo, qui a vécu les effets d'une dénonciation calomnieuse, soient très réticents. Mais je reste convaincu de la nécessité d'une loi sur les repentis pour la simple raison que c'est parfois le seul outil qui permette d'obtenir des informations au sujet d'une organisation criminelle. Les résultats en Italie ont montré l'efficacité de ce dispositif, même si des abus ont pu être constaté. Les spécialistes italiens tirent un bilan positif et jugent qu'un tel résultat n'aurait pu être obtenu d'une autre façon. En Belgique, plusieurs propositions de loi ont fait l'objet d'un débat politique mais elles se sont heurtées à un refus catégorique (NDLD: celui du PS). Il faut bien faire la distinction entre, d'une part, les repentis, qui peuvent bénéficier de faveurs comme une diminution de peie et que la loi belge ne reconnaît pas et, d'autre part, les témoins protégés, pour lesquels il existe un cadre légal. Il y a quelque dix témoins protégés en Belgique. Leur protection est compliquée, fastidieuse et elle coûte cher. Lors des débats parlementaires, on a fait un amalgame entre les repentis et la protection des témoins. Toute personne, même criminelle, a le droit fondamental et un devoir pour les pouvoirs publics d'assurer cette protection.

Quelle est la meilleure manière de combattre la criminalité organisée ?

Le nerf de la guerre reste l'argent, d'où l'importance des enquêtes de patrimoine. Depuis peu, le code d'instruction criminelle permet de faire ces enquêtes après qu'un jugement a été rendu sur le fond de l'affaire. En 2004, les gains des organisations criminelles s'élevaient à 1 milliard d'euros. En 2006, seulement 336 millions ont pu être identifiés. Mais il faut être prudent avec l'interprétation des montants cités, car les données sont parfois influencées par quelques gros dossiers. Néanmoins, démarrer une enquête de patrimoine, complémentaire à l'enquête de base, se heurte souvent à des obstacles de faisabilité.



















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